
Houris de Kamel Daoud est un roman qui m’a profondément marqué. Il raconte l’histoire d’Aube (Fajr), une jeune Algérienne rescapée d’un massacre islamiste pendant la guerre civile des années 1990, égorgée à cinq ans, devenue muette et marquée à vie par une grande cicatrice au cou. Vingt ans plus tard, installée comme coiffeuse à Oran et enceinte, elle s’adresse en un long monologue intérieur à l’enfant qu’elle porte, qu’elle appelle « Houri », tout en revenant vers son village rebaptisé « l’Endroit Mort » pour affronter son passé. À travers ce trajet physique et intérieur, le roman tisse le destin individuel d’Aube et la mémoire collective de la « décennie noire », dans un pays où une loi d’amnistie impose le silence sur ces violences.
J’ai aimé ce roman d’abord pour la puissance de sa voix narrative. Le paradoxe d’une héroïne muette qui « parle » sans cesse à son enfant crée une forme très forte : la parole intérieure d’une femme que la société tente de faire taire devient le cœur même du livre. Le monologue d’Aube donne une densité rare à son expérience de survivante : son corps, son « sourire » de cicatrice, ses peurs, sa colère et ses hésitations autour de la maternité rendent le trauma presque palpable. On sent que chaque phrase est une lutte contre l’oubli, contre l’effacement de ce qu’elle a vécu et de ce que le pays tout entier a subi.
J’ai aussi apprécié la manière dont le roman aborde la mémoire et l’oubli. Aube et Aïssa, le libraire itinérant qui recense les massacres, incarnent une forme de résistance à l’amnésie officielle : à travers eux, l’écriture devient un geste de témoignage là où l’État veut « tourner la page ». Le voyage vers le village détruit fonctionne comme une métaphore claire : pour se reconstruire, il faut revenir sur les lieux du crime, regarder en face ce que l’on cherche à enfouir. Le livre réussit à articuler l’intime et le politique : l’histoire d’une seule femme devient le prisme par lequel se lit tout un pays.
Enfin, j’ai aimé la façon dont Houris questionne la condition féminine et la place de la religion. Le titre, qui renvoie aux vierges promises au paradis, contraste violemment avec le sort terrestre réservé aux femmes comme Aube ou Hamra, ancienne captive des groupes armés. Le roman critique la manière dont une certaine interprétation de l’islam et un patriarcat bien ancré contrôlent le corps des femmes, leurs déplacements, leur parole, jusqu’à leur droit à décider de garder ou non un enfant. Ce qui m’a plu, c’est que cette critique passe par des situations concrètes et des images fortes (le salon de coiffure comme refuge féminin, les graffitis sur la peau, la cicatrice comme « sourire »), plus que par un discours abstrait. Houris m’a touché parce qu’il conjugue une écriture lyrique et incarnée avec une réflexion exigeante sur la mémoire, la violence et la liberté, en particulier celle des femmes.